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Rodion Chedrine




Rodion Chedrine
par Jean-Pierre Armengaud

" Quelle consolation le talent peut-il trouver au milieu des
criminels et des fous ? " écrit la poétesse Marina Tavetaļeva.
Cette phrase résume un peu le destin du compositeur russe
Rodion Chedrine, musicien surdoué né à Moscou en 1932,
qui représente dans l'URSS poststalinienne le courant du
modernisme toléré, voire négocié. Rappelons pour mémoire
que la période qui va de la mort de Staline à la perestroļka
a été celle d'une dictature esthétique d'Etat, aux mains
d'une mafia corporatiste, soufflant alternativement le chaud
et le froid au nom du dogme de la "musique pour le
peuple", fixé en 1949 lors d'un congrès tristement célèbre
par un commissaire stalinien zélé, Andreļ Jdanov, et jamais
remis en cause depuis.

Les biographes de Chedrine retiendront sans doute
plusieurs faits marquants : d'abord son hésitation entre la
marine et la musique ; il s'enfuit par deux fois de la maison
familiale pour s'engager chez les marins de Kronstadt, de
sorte qu'il aurait pu devenir l'Albert Roussel de la musique
russe... Ensuite, son éducation très orthodoxe auprès de
Youri Chaporine et Jacob Flier au Conservatoire Tchaikovsky
(où son père était professeur et proche collaborateur de
Chostakovitch) et ses premiers succès au sein de
l'académisme officiel (à 30 ans il devient célèbre grâce à
son premier opéra, Pas seulement l'amour, monté en 1961
au Bolchoļ). Ensuite encore, son inclination pour la danse et
pour la danseuse Maria Plissetskaļa avec qui il forma,
pendant 20 ans, un couple célèbre.
Enfin sa versatilité et
son ambiguļté vis à vis de l'esthétique officielle du réalisme
soviétique, à l'image des contrastes abrupts de sa musique
; il est ainsi capable d'écrire une cantate, Bureaucratie, qui
se moque de la technocratie communiste comme de faire
allégeance en entrant, à 30 ans, au Comité directeur de
l'Union des Compositeurs, ou d'être porte-parole du pouvoir
communiste, de 1972 à 1989 comme Président de l'Union
des Compositeurs de Moscou, tout en militant, en 1974,
pour la création de la Première symphonie de Schnittke alors
à l'index. Revirements encore, le fait de poursuivre avec
acharnement la musique d'Edison Denisov (il s'opposa à
l'enregistrement de son Concerto pour violon) et de se
découvrir, au moment de la perestroļka, une inspiration
religieuse comme tant d'autres, étonnamment émouvante
dans L'ange muet pour flûte et choeur (1988).

Son modernisme habilement calibré, qui en a fait un temps
l'alibi progressiste du pouvoir officiel, s'accompagne souvent
d'une réelle inspiration visionnaire : notamment dans de
grands ballets (Carmen-Suite, 1985 ; Anna Karenine, 1972
; La dame au petit chien, 1985 ; La mouette, 1980) et dans
un opéra monumental Les âmes mortes d'après Gogol
(1977) avec pas moins de 30 rôles-titres... On retiendra
aussi son introduction du jazz dans un Concerto pour piano
et son amour de Jean-Sébastien Bach (24 Préludes et
fugues, Musique pour la ville de Cothen, Offrande musicale),
mais d'un Bach expressionniste comme revisité par
Hindemith.

Emigré en Allemagne, séparé de Maria Plissetskaļa, cet
artiste, dépouillé de ses oripeaux officiels, laisse aujourd'hui
transparaītre son âme russe, caustique et badine lorsqu'elle
est influencée par les tchastoukas folkloriques de la
Biélorussie ou les stikhire des hymnes orthodoxes, violente
et dramatique lorsqu'elle juxtapose la passion épique slave
et l'expressionnisme polyphonique allemand. N'a-t-il pas
écrit une oeuvre qui s'appelait Concerto pour poète ? "L'ange
muet" en lui s'était tu trop longtemps.

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